Quand Les œuvres racontent
Chaque œuvre commence par une histoire. Avant la matière et la forme, il y a un souvenir, une idée, une bêtise, un accident ou une émotion. Cette page est dédiée à ces récits invisibles, à ce qui précède et accompagne la création.
Ici, les œuvres sont racontées autant qu’elles sont montrées. Les histoires qui les traversent offrent une autre lecture, plus intime et plus humaine, où l’objet devient le prolongement d’un vécu.


Tout a commencé par un souvenir d’enfance.
Je me revois accompagnant ma grand-mère lors de ses après-midis café chez Lella Fafani, que l’on appelait aussi 7fidet el Bey. À vrai dire, je ne saurais dire aujourd’hui si elle avait réellement un lien avec le Bey de Tunisie ou si cette histoire faisait simplement partie du personnage — une manière d’entretenir une allure bourgeoise, élégante et mystérieuse.
La maison se trouvait à Hammam-Lif, sur la corniche. Une grande villa de style colonial français, aux plafonds vertigineux. Enfant, j’avais l’impression d’entrer dans un château. Et comme disait toujours ma chère grand-mère — paix à son âme :
« On est presque arrivés… tu ne demandes rien, tu ne touches à rien, tu ne dis rien. »
Il fallait être le petit-fils idéal devant Lella Fafani, 7fidet el Bey.
L’accueil était toujours chaleureux : des baisers appuyés, des joues marquées de rouge à lèvres anciens, difficiles à décoller. C’était la partie la plus éprouvante de ces après-midis de mamies.
Mais le moment le plus précieux venait ensuite : je m’installais dans un fauteuil, juste en face de la vitrine du salon. Là, Lella Fafani exposait ses plus beaux trésors — cristal, argenterie, porcelaine. De loin, j’apercevais des dessins, des assiettes ornées de motifs floraux. Mon imagination s’emballait. Je me racontais des histoires pour échapper à ces conversations d’adultes que je ne comprenais pas, tandis que le temps semblait interminable.
Un après-midi en particulier reste gravé dans ma mémoire : l’anniversaire de Lella Fafani. Fidèle à sa promesse, ma grand-mère m’emmena avec elle. Était-ce par amour de ma compagnie ou simplement pour faire du babysitting ? Je ne saurais le dire. J’étais heureux, non pas seulement pour le gâteau — un peu quand même — mais surtout parce qu’elle m’avait averti :
« Fais attention à ne pas casser les assiettes et les coupes avec lesquelles on va nous servir. »
J’avais compris : j’allais enfin voir les dessins de près.
Mais ce jour-là, surprise cruelle. Pour une fois, on m’installa dans un salon à part. Interdit de rester avec les dames. J’étais à deux doigts de pleurer. On m’éloignait des assiettes, des dessins, de la fameuse vitrine. Et dans ma déception enfantine, Lella Fafani perdit même son titre : ce n’était plus Lella, c’était simplement Fafani.
Dans l’imaginaire de cet enfant frustré, je me retrouvais seul devant une télévision, dans une chambre isolée, regardant Solletico sur Rai Uno, l’une des rares chaînes étrangères accessibles à l’époque. L’ennui m’emporta, je m’endormis… et je rêvai.
Dans ce rêve, toute la vaisselle de Fafani devenait un trésor enfoui au fond de la mer. Un trésor gardé par Fafani la pieuvre, sentinelle redoutable, m’interdisant d’y toucher.
Note sur l’œuvre
L’œuvre L’Étreinte du Silence est la matérialisation de ce rêve mêlé au souvenir.
Elle représente la porcelaine de Lella Fafani, gardée par une pieuvre à l’entrée du vase. La pieuvre est travaillée avec un trisaillage à froid : des craquelures volontaires qui s’assombrissent avec le temps. Elles évoquent l’âge, la mémoire, les rides belles et discrètes que le temps dépose sur les êtres — comme sur cette dame élégante, figée dans le souvenir.
L’œuvre est vivante, évolutive, inscrite dans le temps.
Cette histoire est la mienne. Un fragment d’enfance transformé en céramique.
Mais il me faut vous faire une confidence…
Avant de quitter l’anniversaire, j’avais bel et bien pris ma revanche.
Réveillé en sursaut par la voix de ma grand-mère :
« Woh woh woh ya wlaydi… a3malt pipi 3ala rou7ek ! Ech bech et9oul 3alina Lella Fafani ? »
L’Étreinte du Silence
Silence d’Automne


L’œuvre représente un pigeon réaliste, figé dans une posture hivernale — peut-être même une position de couvaison.
Est-ce un mâle ou une femelle ? Je vous laisse le privilège de lui attribuer ce rôle.
L’histoire commence durant mes années universitaires à l’École des Beaux-Arts et du Design de Saint-Étienne. Jeune Tunisien, étudiant étranger en France, j’avais naturellement opté pour un foyer universitaire. Par manque de connaissance de la ville — et par un talent certain pour les mauvais choix — j’avais sélectionné le foyer le plus éloigné possible de l’université.
Oui… il n’y a qu’à moi que cela arrive. Je suis, sans hésitation, le roi de la bêtise.
Et comme si cela ne suffisait pas, Saint-Étienne s’est révélée être l’une des villes les plus froides de France. Mes petits doigts bronzés d’artiste, habitués au soleil tunisien, découvraient la morsure de l’hiver.
Chaque jour, sur le trajet vers l’université, je prenais le tram qui traversait la ville. À travers les grandes vitres, j’apercevais toujours les mêmes pigeons, regroupés sur une place. Ils étaient là, immobiles, fidèles au rendez-vous. J’en riais même :
« Mais c’est quoi ces pigeons ? Ils ne volent jamais… Ils sont en béton ou quoi ? »
Puis le printemps arriva. Pour économiser quelques pièces — et soi-disant pour faire de l’exercice — j’optai pour la marche. (Ne me croyez pas trop : je me racontais surtout cela pour accepter cette longue trotte à pied.)En approchant de la place, je retrouvai ce regroupement de pigeons, toujours présents. La neige avait disparu, et pourtant, aucun ne s’envolait. Quelques pas de plus… et là, stupéfaction.
Ces pigeons n’étaient pas vivants. C’étaient des statuettes ! L’œuvre était signée Gyslain Bertholon et Maxime Bourgeaux, intitulée R’ du large. Tout se chamboula dans mon esprit simple et fatigué d’étudiant. Moi qui, tout l’hiver, avais projeté sur ces pigeons une fidélité au froid, une solidarité silencieuse pour se réchauffer ensemble… il s’agissait en réalité d’une illusion.
Parmi eux, il y en avait un ! un pigeon légèrement à l’écart. Celui-là semblait avoir plus froid que les autres. Ce pigeon me ressemblait.
À partir de ce jour, il devint mon compagnon discret. Ma marche quotidienne — ou mon périple, je ne sais plus avec le temps — incluait une visite à mon ami le pigeon. Tous les jours. Sans exception. Même le dimanche. Je faisais parfois l’aller-retour uniquement pour lui. Un rituel silencieux, une promesse intérieure : à la fin de mes études, je viendrais lui dire au revoir.
Les années ont passé. Et me voilà, dans notre atelier, en train de le sculpter. De lui redonner vie. Ce n’est plus le même gris froid de mon souvenir. C’est un gris chaud, teinté du soleil tunisien, chargé de douceur et de distance.
Khalti founa el bouma


Quand j’étais enfant, on me racontait souvent qu’il existait un oiseau, semblable à un hibou, nommé Om El Sebyèn.
On disait qu’il venait la nuit, qu’il entrait par les fenêtres, qu’il kidnappait les enfants… parfois même qu’il les étouffait.
Je ne sais pas si vous connaissez cette histoire, mais moi, sincèrement, elle a traumatisé toute mon enfance.
Quelle idée de raconter cela à un enfant… surtout quand on sait que, dans d’autres cultures, le hibou est un porte-bonheur, un symbole de sagesse et de chance. Puis le temps a passé. J’ai grandi Et je suis devenu tonton à mon tour.
Il était donc temps de prendre le flambeau, de raconter des histoires à mes neveux et nièces. Mais j’ai fait un choix : raconter une autre histoire. Une histoire qui ne transmet pas la peur que j’ai connue.
Ainsi est née Khalti Founa El Bouma.
Un personnage né à mi-chemin entre les souvenirs de mon enfance — les voisines, leurs voix, leurs regards — et l’imaginaire d’aujourd’hui
Dans mon récit, Khalti Founa El Bouma change de registre : elle quitte le commérage, fume parfois une cigarette, va danser en boîte… mais toujours avec son foulard, fidèle aux traditions.
L’une des plus belles histoires que j’ai racontées à mes neveux commence ainsi :
Il était une fois Khalti Founa El Bouma, une vieille hibou douce et bienveillante, portant un foulard vert
Elle avait décidé d’aider les autres.
Elle n’avait pas beaucoup d’argent pour aider les pauvres, alors elle eut une idée : vendre des fleurs et donner l’argent récolté aux plus démunis.
Et les jours où elle ne vendait pas ses fleurs, elle les offrait simplement.
Parce que l’amour ne se mesure pas à l’argent, mais au geste.
Je racontais cette histoire pour transmettre un exemple. Voilà à quoi ressemble un bon tonton.
Mais… soyons honnêtes.
Quand le tonton n’est pas d’humeur, quand il rentre fatigué de ses propres périples de la vie, Khalti Founa El Bouma peut aussi se transformer. Elle devient l’employée administrative qui dit : « Arja3 ghodwa. »
Ou la caissière de "Car*****" qui ne sait même plus comment sourire au client.Tout dépend de ma journée.
Un jour, j’ai fini par la sculpter.
Et j’ai décidé d’en faire une vieille douce et gentille. Une hibou réconciliée avec l’enfance. Une figure qui transforme la peur en tendresse, le mythe en choix, le traumatisme en récit.
Et vous…
Que soufflerez-vous dans l’âme de cette création ?
Une femme bienveillante ?
Ou plutôt : « Non… arja3 ghodwa, el directeur Si Mouheddine mouch houni. »


Les pieds dans le pot
« Rendez-vous le 25/02/2026 pour découvrir cette histoire. »
M.ramano
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